La dernière grande manifestation contre le mariage pour tous a eu lieu le 26 mai dernier. S’il n’est pas exclu que d’autres manifestations soient organisées – même si j’en doute – on peut considérer que la « bataille » contre la loi est achevée.

Légitimité de la contestation

On ne peut nier qu’un mouvement de fond s’est levé contre la marche forcée d’une certaine intelligentsia. Ce mouvement est évident légitime, non pas tant parce qu’il a réussi à mobiliser les foules, mais parce qu’il a posé les questions de fond qu’un tel débat méritait. Légitimité de la question de ce qu’est le mariage, de la place des parents, de la filiation, de ce que la société souhaite réserver comme place aux enfants. Les partisans du mariage pour tous ont globalement évité le sujet, beaucoup s’en tenant aux habituels discours : « si vous êtes contre, c’est que vous êtes homophobes », « l’amour de 2 homos vaut bien celui de 2 hétéros », « les gays peuvent être de bons parents (voire de meilleurs) ». Ces discours ne répondaient pas aux questions qui étaient posées par les anti. Cette faiblesse argumentaire n’étonne pas vraiment tant on a eu le sentiment que la loi « devait » être votée, sans autre argument que cette étrange et impérieuse nécessité décrétée. Ce qui ne me laisse pas d’étonner sont les innombrables dérives à laquelle la loi Taubira entrouvre la porte, dérives liées à la PMA et la GPA notamment, et que très peu de conscience de gauche ont eu l’honnêteté de relever (notons tout de même les voix de Sylviane Agacinsky et de Lionel Jospin). Pour les autres, il semble plus urgent de dénoncer les risques liés aux OGM ou au nucléaire. Bref, cela a été dit cent fois. Légitimité donc d’une contestation qui a pourtant été largement dénigrée. Qu’il y ait eu des homophobes avérés dans les rangs de la manif pour tous, ce n’est pas discutable. Affirmer qu’ils en ont constitué plus qu’une minorité faible – j’allais dire infime – est un mensonge.

Les grandes manifestations

Nul n’osera contredire, sauf si on est préposé au comptage des manifestants à la préfecture de police ou fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, que ces manifestations ont été massivement soutenues et qu’elles ont eu une grande consistance, dans le temps et en nombre. Elles feront date au même titre que 3 autres grandes manifestations avec lesquelles il est intéressant de faire quelques comparaisons. Mai 68. Cela semble avoir été un rêve presque inavoué de la part de certains que d’arriver à lancer un mai 68 « à l’envers ». C’était évidemment illusoire, tant Mai 68 tient plus d’une mini-révolution traversant toutes les couches de la société que de la protestation bien organisée. L’autre grande référence fut les manifestations contre la loi sur l’école libre qui vit reculer François Mitterrand et le pouvoir socialiste après plusieurs manifestations de bonne ampleur et la grande manifestation de juin 1984 sur les Champs-Élysées. Enfin, la dernière manifestation d’ampleur avec laquelle on peut tenter une comparaison est celle contre le CPE en 2005. Trois manifestations et une constante : une dimension politique forte, couplée à différents blocages, qui a suffisamment pesé sur l’exécutif pour qu’il renonce.

Sous estimation de la dimension politique du débat

Certes, concernant la loi Taubira, il y eut de nombreux débats, parfois houleux, à l’Assemblée nationale. Certes, on a retrouvé le classique clivage gauche-droite au niveau des manifestants. Mais ce qui a manqué selon moi c’est le manque d’éléments politiques favorables qui auraient pu infléchir la position du gouvernement. Cela ne fut pas le cas, pour diverses raisons. François Hollande savait qu’il risquait peu (en terme politique) à court terme. On peut se permettre évidemment plus de choses dans la première année de son mandat que dans la dernière. Il a certes sous-estimé l’ampleur de la résistance, mais rien qui ait pu l’inciter à reculer. Le parlement était acquis au vote, les prochaines élections n’auront lieu que dans un an et elles revêtent déjà une importance mineure pour le président : les élections européennes sont classiquement difficiles pour le PS (comme pour tout parti non extrême, qui plus est quand il est au pouvoir) et le PS ne peut s’attendre à un bon score. Quant aux élections municipales, beaucoup de villes sont à gauche depuis un certain temps, il faut s’attendre à un rééquilibrage qui interviendra de toute manière. Et puis, que pèsera dans un an le débat sur la loi Taubira face au chômage endémique, aux impôts et au manque de perspectives. Probablement assez peu. Risquant peu, François Hollande dut même envisager le profit qu’il pouvait tirer de la situation. Comme on l’a dit plus haut, il a sous-estimé les résistances au projet. Mais fin politicien comme il est – en cela, il fut avec François Mitterrand à la bonne école – il a immédiatement vu les avantages à rester ferme : honorer sa promesse de campagne, donner enfin une image de fermeté, lézarder la droite (UMP et UDI et, dans une moindre mesure le FN). Peu d’inconvénients d’un côté, beaucoup d’avantages « politiques » de l’autre. Sans compter que c’est une mesure au coût économique nul, ce qui, par les temps qui courent, dut apparaître comme la cerise sur le gâteau. François Hollande savait en outre que, s’il cédait, la gauche explosait et que le PS risquait de passer par pertes et profits. Il ne pouvait donc pas céder. Beaucoup ont cru – moi le premier – que l’ampleur de la première manifestation permettait tous les espoirs, tout comme les manifestations contre l’école privée en 1984 étaient allées crescendo. Et si ces deux manifestations ont pour origine la société civile, deux différences tout de même : d’abord, tous les leaders de la droite sont allés ensemble manifester en 1984 (y compris l’UDF, et donc des personnalités aussi éminentes que Raymond Barre, Simone Veil et Valéry Giscard d’Estaing), bien loin de la disparité des positions de la droite aujourd’hui ; deuxièmement, avaient eu lieu le 17 juin 1984 les élections européennes, véritable déroute pour le PS et le PCF. François Mitterrand comprit le message et trouva une porte de sortie. Un mois plus tard, le premier ministre Pierre Mauroy était remplacé. Les opposants au mariage pour tous n’ont pas eu la chance d’avoir une élection avec laquelle ils ont pu jouer d’un effet de levier.

Rien ne vaut un bon vieux clivage

La Manif Pour Tous a rêvé d’un mouvement qui dépasse le traditionnel clivage gauche-droite, ou plus sûrement qui dépasse le champ d’action des partis traditionnels. Cela ne marche pas. Il y a toujours une griserie à croire qu’on va arriver à dépasser les partis, mais le résultat était couru d’avance. Cela me fait penser à la chevauchée – non sans panache d’ailleurs – de François Bayrou en 2007. J’y ai cru moi-même à l’époque. Las ! Malgré les qualités du bonhomme, en dépit de la pertinence de ses analyses, on ne peut, en France du moins, gagner hors du clivage gauche-droite, hors des gros partis.  Seul De Gaulle, dans des circonstances exceptionnelles parvient à dépasser ce clivage. On peut se faire plaisir, on peut jouer avec l’illusion de la victoire prochaine, mais à la fin, on ne gagne pas.

… ou un bon vieux blocage

L’opposition à la loi de Contrat de Première Embauche, en 2006, se développa à partir des mouvements étudiants. Et l’on sait que depuis 1968 (au moins), tout gouvernement semble pétrifié dès lors que les étudiants s’opposent et manifestent. Les facultés furent bloquées et, comme cela arrive souvent, les organisations syndicales emboîtèrent le pas aux étudiants. Non seulement les manifestations furent nombreuses sur tout le territoire, mais de nombreux blocages furent organisés : outre les universités, grèves, notamment dans la fonction publique, trains arrêtés ou empêchés de partir, etc. Associés à une opposition politique forte de la part du PS, ces blocages ont eu raison de la volonté du premier ministre qui décida de ne pas appliquer la loi, pourtant votée et validée en quasi-totalité par le Conseil Consitutionnel.

Et le vainqueur est …

Sur le plan moral, la Manif Pour Tous. On peut contester certains de ces arguments, ne pas être d’accord avec elle en tout, mais on ne peut nier qu’elle a amené le débat sur le terrain moral. Et je connais des partisans du mariage pour tous qui ont été ébranlés par les arguments amenés par les opposants et qui ont pris conscience des implications très fortes de la loi sur la filiation. Honneur aussi de ce mouvement qui a voulu protester pacifiquement en évitant les actions de blocage ou les violences contre les biens (qu’on se souvienne des actes de dégradation dans les facs par les anti-CPE) en souhaitant qu’une chose : réveiller les consciences. Pour le reste, François Hollande est le vainqueur par KO sur le terrain politique. L’opposition est désunie – J.F. Copé, président du premier parti d’opposition a d’ailleurs annoncé qu’il ne manifesterait plus sur le sujet – et les Français ont des soucis plus urgents (et plus court-terme regretteront certains) que le mariage pour tous. Il est vainqueur aujourd’hui, je ne suis cependant pas persuadé qu’il le sera demain. La gauche lui saura à peine gré d’avoir fait voter la loi – voir la virulence du Front de Gauche dès aujourd’hui – et l’image du Président s’est passablement écornée : lui qui voulait effacer les années Sarkozy en cessant d’opposer une France à une autre aura réussi à diviser. On verra comment la plaie cicatrisera.

Qu’aurait-il fallu faire ?

Bloquez des raffineries, des trains, des autoroutes, bloquez ce que vous voulez, mais bloquez et vous serez entendu ! Peu de mouvements aboutissent sans blocage. Et si les manifestations pour la défense de l’école privée constituent un contre-exemple, on a vu que les circonstances politiques différaient notablement de celles de maintenant. Je me plais à imaginer ce qui se serait passé si Nicolas Sarkozy avait mis en oeuvre ce qu’il déclarait au journal Têtu : « cette union civile, à la mairie, entraînera une égalité fiscale, sociale, patrimoniale totale avec les couples mariés, qui ira, par exemple, jusqu’au droit à la pension de réversion pour le conjoint homosexuel. » Je pense que la donne « politique » en aurait été modifiée. On m’a opposé, dans une discussion sur Facebook, qu’accèder à cette revendication n’aurait servi à rien, que les revendications des LGBT auraient été tout autant pressantes, voire même plus. Bien sûr, je sais que les militants LGBT auraient continué – tout comme aujourd’hui d’ailleurs – à demander la PMA et la GPA. Mais si une amélioration du PACS avait été votée durant le quinquennat Sarkozy, les arguments de campagne auraient dû être plus clairement exprimés que ce qu’ils ont été. En effet, l’argument d’égalité tombant, il aurait fallu se positionner clairement sur la question de la filiation (adoption(s), PMA, GPA, …) François Hollande se serait-il risqué à abonder dans ce sens ? Aurait-il soutenu une telle proposition, lui qui n’a défendu la fameuse proposition 31 qu’au nom de l’argument de l’égalité ? Je n’en suis vraiment pas certain.

Et maintenant ?

Est-ce cette dimension politique manquante qu’a perçue Frigide Barjot en lançant l’Avenir Pour Tous, mouvement qui souhaite être présent aux prochaines élections de 2014 ? Peut-être. Mais cela ne changera rien, ce mouvement ayant très peu de chances de s’installer dans le paysage politique français, en tout cas sur le seul argument de l’opposition à la loi Taubira (on a pu noter que les velléités de faire battre NKM aux primaires parisiennes se sont soldées par un échec cuisant). Le mouvement des Veilleurs ouvre peut-être une nouvelle voie. En manifestant de la manière la plus pacifique qui soit, ce mouvement surprend et se veut être une épine dans le pied du pouvoir (ou sa conscience). Reste à savoir si la volonté des Veilleurs ne va pas s’éroder avec le temps, une fois l’été passé. Et à supposer qu’elle persiste, si l’exécutif peut s’en trouver réellement gêné. Reste que ces derniers mois laissent un goût âcre dans la bouche. Entre des centaines de milliers de personnes non entendues, entre les injures et les dérapages, entre les incompréhensions entre les deux camps, la fissure me semble s’être encore élargie entre certaines élites et des citoyens qui se sentent plus que jamais oublié. Et de ce point de vue là, c’est une vraie défaite pour François Hollande.